CHAPITRE I

Une chapelle d'établissement dans la seigneurie

Notre-Dame-des-Anges


En Nouvelle-France, la paroisse a joué, bien plus que le régime seigneurial, un rôle primordial au sein des structures et ce, même si elle n'est véritablement apparue qu'assez tardivement. Avant même la reconnaissance civile, essentielle dans le processus de création des paroisses, des missions ont été organisées auprès des colons, ce qui a entraîné la construction de lieux de culte. Charlesbourg est une localité dont le développement s'est amorcé avec la seconde moitié du XVIIième siècle. L'étude de sa toute première chapelle pourra-t-elle nous permettre une meilleure compréhension de notre première génération d'édifices cultuels? Telle est l'interrogation à laquelle nous nous proposons de répondre.

Chapelle en bois rond Reconstitution hypothétique de l'extérieur de la première chapelle de Charlesbourg, érigée entre 1666 et 1674 et allongée en 1676-1677.
Dessin de Denis Castonguay.

Les origines de la paroisse Saint-Charles Borromée de Charlesbourg se confondent avec celles de la seigneurie Notre-Dame-des-Anges. Elles remontent au temps où le développement de la colonie était laissé entre les mains des compagnies de marchands. Au pays depuis 1625, les Jésuites reçurent la seigneurie Notre-Dame-des-Anges l'année suivante. Cette concession fut confirmée par les Cent-Associés en 1637. Il faut bien se garder de confondre cette seigneurie avec l'autre du même nom, propriété des Récollets, située sur la rive opposée de la rivière Saint-Charles, un même nom pour deux concessions distinctes a déjà semé bien des confusions!

L'année 1663 vit l'accroissement de l'intérêt de Louis XIV pour la colonie d'outre-mer, ce qui ne fut pas sans avoir une incidence sur l'évolution et le développement de la seigneurie des Jésuites. En effet, Jean Talon, nommé intendant de la Nouvelle-France de 1665 à 1668, puis à nouveau de 1670 à 1672, eut pour tâche principale de faire progresser le plan de croissance élaboré par le ministre Colbert. L'intérêt de Talon pour l'établissement des colons favorisa la naissance définitive de la paroisse de Charlesbourg.

Un de ses objectifs était de former des agglomérations où les habitations seraient suffisamment rapprochées les unes des autres pour se soutenir mutuellement en cas d'attaque. Afin de démontrer que la chose était aisément réalisable, Jean Talon a créé en 1666 les villages de Bourg-Royal, de Bourg-la-Reine et de Bourg-Talon sur des terres qu'il a empruntées à la Compagnie de Jésus et qui ont été incorporées à la seigneurie des Ilets pour devenir la baronnie des Ilets et finalement le comté d'Orsainville en l675.

Ce plan d'urbanisme original de l'intendant, inspiré d'exemples français, a fortement marqué l'organisation territoriale de la seigneurie. Ses traces en sont encore visibles aujourd'hui. Il a aussi dicté l'emplacement du temple paroissial, comme nous le verrons plus loin.

Le premier lieu de culte à avoir existé de façon certaine sur notre territoire n'avait pas de rapport avec l'organisation paroissiale. Il s'agissait de la chapelle logée dans la maison construite en 1626 par les Jésuites sur la rive droite de la rivière Lairet à son embouchure dans la Saint-Charles. Une tradition orale recueillie au début du siècle affirme qu'un peu plus tard, vers 1659-1660, une modeste chapelle affectée à la desserte des Hurons a été érigée au Bourg-Royal. Une autre version soutient que les habitants l'utilisèrent. Pour notre part, nous estimons que cette dernière chapelle n'a jamais existé, car aucun document ne vient étayer l'hypothèse de son existence, ni celle d'une mission amérindienne dans les parages. Qui plus est, l'histoire nous apprend que vers 1660, la population logeait à proximité du fleuve et que son occupation à l'intérieur des terres n'a débuté qu'avec l'application du plan urbanistique de Jean-Talon. C'est à ce moment là que la première chapelle paroissiale de Charlesbourg a été construite.



La construction d'une chapelle en colombages au Sault-Saint-Louis en 1678.


La foudre tombant à proximité de la chapelle du Sault-Saint-Louis en 1678.Dessins à la plume rehaussés de lavis de Claude Chauchetière, 1686.France, Archives départementales de la Gironde
Bien que demeurent un certain nombre de lacunes, nous avons réussi à mettre en lumière plusieurs aspects de cet édifice qui a très certainement été élevé entre 1666, date de l'établissement du trait-carré et de l'arrivée de ses premiers censitaires et 1674, année où le père Guillaume Mathieu, premier desservant connu, reçut une missive du père Pierre Calvé en provenance de Rome. Ce dernier lui expédiait des reliques de saint Charles Borromée pour les exposer à la vénération publique. On apprend ainsi que la chapelle était dédiée à ce saint. La desserte de la paroisse passa au Séminaire en l675. Dans les années subséquentes, plusieurs entrées dans les livres de comptes de la paroisse nous informent que la chapelle a subi un agrandissement. En 1683 François de Laval en souligne l'existence dans les termes suivants: "il y a une petite chapelle dans Charlesbourg dédiée à saint Charles qui n'est bâtie que de pieux et prête à tomber". Cet état de choses n'était pas spécifique à Charlesbourg. La même source nous révèle que près des deux tiers des chapelles que comptait la colonie à cette date étaient de bois et que plus d'une nécessitaient des réparations. On s'efforça de maintenir la petite église debout durant quelques années encore. Le don de 1OO# (Le signe # signifie livre, unité monétaire sous le régime français.) que fit le roi à la paroisse en 1686 fut utilisé pour procéder à quelques réparations. On acheta une cloche l'année suivante, puis, en 1691, on installa un tambour pour protéger l'entrée durant la saison froide. En 1692 la chapelle fut «bousillée» à nouveau et trois ans plus tard, couverte de chaume une dernière fois.

Les éléments dont nous disposons nous permettent d'établir que cet édifice était de colombages, lambrissé de planches et couvert de paille. Ses dimensions restreintes, probablement une trentaine de pieds de longueur sur une vingtaine en largeur et l'économie de moyens pour la construction laissent supposer qu'on utilisa un plan simple, c'est-à-dire de forme rectangulaire, constitué d'un seul vaisseau et terminé par un chevet plat.

Il est intéressant de constater que cette première chapelle de Charlesbourg est une réalisation qui s'inscrit dans un courant correspondant au type de construction que l'on érigeait dans les paroisses et missions de fondation récente. À titre d'exemple, la chapelle que l'on retrouvait à Neuville en 1683 était elle aussi, en colombage et couverte de paille. Ses dimensions étaient de 30 pieds sur 22. Ce type de chapelle constitue ce qu'on a depuis lors désigné sous l'appellation «première génération d'architecture religieuse». Bien sûr, aucun édifice de cette époque n'a pu survivre à l'épreuve du temps. Malgré tout, certains documents visuels nous sont parvenus, tels ces deux dessins exécutés par le jésuite Claude Chauchetière vers 1686 pour illustrer sa narration annuelle. La première oeuvre présente un ouvrier travaillant à la charpente d'un toit, tandis que la seconde nous révèle la façade principale du bâtiment une fois terminé. La chapelle de plan rectangulaire est couverte d'une toiture à deux versants, sur le faîte de laquelle un clocheton est assis. La seule ouverture visible est une porte en plein cintre qui anime le centre de la façade. Les murs sont recouverts de planches horizontales.

Si l'accès n'était pas cintré et que l'on retranchait le clocheton et la croix qui le surmonte, l'édifice serait alors privé de son caractère distinctif, en regard des habitations. Néanmoins, face aux cabanes d'écorces utilisées par les missionnaires comme lieux de culte durant la période précédente, la construction en colombages marquait un pas en avant et constituait du même coup une étape décisive de l'histoire de notre architecture religieuse.

Encore en 1713, les habitants de Saint Augustin faisaient usage de ce type de construction. Ce n'est pas sans difficulté que nous pouvons passer de la description extérieure à la description intérieure de l'édifice, car rarissimes sont les données sur les intérieurs des chapelles de cette époque. À l'image de l'extérieur, l'intérieur semble avoir été la simplicité incarnée. La seule présence de «deux petites balustrades de carton» est indicative. Il ne saurait être ici question de décor sculpté. Cependant, les offices liturgiques devaient malgré tout se dérouler dans une certaine ambiance de «richesse», ambiance obtenue par les divers ornements et accessoires dont on faisait usage. Le missionnaire Nicolas du Bos dressa en 1686 l'Inventaire des meubles et ornements de l'Église Sf-Charles de Charleshourg, inventaire dont l'existence même en fait un document exceptionnel pour l'époque. Nous le reproduisons en annexe.

La chapelle subsista vraisemblablement jusqu'au début de 1697, lorsque les bancs de la nouvelle église furent vendus. Examiné sous le point de vue du plan de l'élévation, tout comme de l'art de bâtir, le cas de la première chapelle paroissiale de Charlesbourg affine les connaissances que nous possédons sur la première architecture religieuse québécoise en confirmant les études récentes effectuées sur des édifices cultuels de la même époque. L'état de sa décoration intérieure, bien connu en regard de plusieurs autres intérieurs de la même période, sera grandement surpassé dans le monument qui lui succédera.

ANNEXE

Archives de la paroisse Saint-Charles-Borromée de Charlesbourg. Inventaire des meubles et ornemens de l'Église St Charles de Charlesbourg Le 19 août 1686


• Un soleil d'argent d'une marque et 4 onces
• un ciboire de bois doré couvert d'un habit à fleurs
• une petite boëte d'argent pour porter le viatique aux malades donnée    par Mgr de St-Vallier nommé à l'Evesché de Québec avec une petite    bourse
• une clef du tabernacle avec un petit ruban
• un calice et patene d'argent avec son estuy
• un parement d'autel chasuble voile de calice et bourse de sabil à fleur    donné par Mr Basile
• un parement chasuble voile de calice et bourse a fleur de laine
• une chasuble voile et bourse de tafetas rayé
• deux coussins blancs à fleurs et deux rouges et un jaune
• un petit missel, un rituel, breviaire Romains, deux petits livres dEglise.
• deux boëtes à hosties.
• un pulpitre de bois.
• deux petits parements verts
• un tour dautel de laine et de soie à fleurs
• trois tours à frange de soie rouge
• deux tapis de laine à fleurs une escharpe de tafetas blanc avec du galon    d'argent
• une robe de satin a fleurs et un autre de satin violet
• une piece de tafetas jaune
• deux petites credences de tafetas rouge
• un tout d'autel deux rideaux et un pavillon du tabernacle de toille peinte
• une niche garnie d'étoille d'argent et de rubans.
• une vierge tenant le petit Jesus de bois doré
• un petit Jesus de cire dans un berceau
• une telle de la Ste vierge et de St joseph de cire
• deux crucifix
• six chandeliers de cuivre. deux de bois
• un encensoir de cuivre, navete et cuillier
• quatre grand et quatre petits pots de faillance
• quatre pots de bois doré
• huits bouquets d'hiver, une couronne d'hiver avec une boëte
• six souches.
• une lanterne sourde, un triangle de laton un rechaut, des pincettes.
• quatre demi cercles de fer remplis de fiches.
• deux petites balustrades de carton
• deux petites et moyenne cloche, un bassin et des burettes d'estein.
• un aspersoir de bois un benitier de cuivre seize tableaux à bordure    dorées.
• quatorze tableaux à cadre de bois, neuf agnus.
• deux agnus pour la paix
• six images dans des petits cadres de ( ).
• deux tableaux à cadre jaune. deux avec des cadres noir.
• Les quatre fins dernières de I'homme sur des cadres de bois.
• trois images l'une de St Charles les deux autres de NS
• une banniere de camelot blanc, une mitre, deux pieds de staus pour
• soutenir les reliques, un bulle de St Charles où il y a une signature de St    Charles, une espece de toure de bois blanchis avec de petites colonnes    où est enchassé un morceau de la robbe de St Charles
• deux grandes armoires avec leur serrure.
• un coffre avec sa serrure.
• un morceau de dentel pour mettre au bas de la niche
• deux nappes d'autel une simple et l'autre à dentelle cinq corporaux, dix    purificatoires, deux palles, deux aubes, deux amits, deux ceintures,    quatre tours de tolle un mouchoir, trois esuimains, une nappe à    communier, une serviette, quatre surplis, trois grands et un petit
   un camail noir, un bonnet carré noir, trois bonnets carré rouges, trois    robbes rouges une plotte a espingles, un marteau, un petit vase pour    lablution des messes de Noël.
• une tasse d'estein pour les questes.
• une boëte de ferblanc avec trois petits vaisseaux pour les stes huiles et    les chresme, un cremon à dentel, une bouteille de verre à mettre l'eau    baptismalle, une coquille à mettre le sel beni.
• quatre autres ceintures deux faconnées et deux de galon de fil, un grand    missel neuv couvert d'une peau violette avec un signet, quatre grand    bouquets dhy ( ).
• un plat dettaîn et deux grandes Burettes.
• une troisème aube avec son amict et ceinture, trois autres amict, un    autre corporaux à dentel, un grand tapis de laine à fleur.
• un ciboire d'argent. une chasuble noire de camelot et un voile de tafetas • deux parement dautel de toile peinte à fleurs, un autre noir une autre    nappe d'autel à dentelle.
• un petit antiphonaire et graduel
• une petite lampe de fer blanc
• un drap mortuaire de camelot avec une croix de serge blanche